La Presse


Les 5 pièces // Alice Bouleau



« Maintenant que nous sommes debout »
de Vanessa Bettane et Séphora Haymann

Du 2 au 13 novembre 2016

Notre avis : une réussite


Après A Better Me, Vanessa Bettane et Séphora Haymann se lèvent, et nous racontent la nostalgie de pays qu'elles n'ont pas connus, la douleur d'un exil forcé qui les a portées, elles et leur famille, jusqu'au théâtre de Belleville.

« J’avais quatorze ans quand mon monde a disparu. »

La pièce en bref

 

C'est le genre de pièce où la troupe remercie le régisseur avant de commencer à jouer. C'est le genre de pièce où une des comédiennes nous avoue qu'elle aurait adoré nous accueillir avec un couscous. Du coup, un peu pris de court, on s'assoit, on regarde ces deux femmes nous raconter l'arrivée de leur famille en France. Ça commence au cimetière de Clamart et ça remonte le cours de l'histoire, des rues de Casablanca à Châtillon-sous-Bagneux. Le chassé-croisé des générations s'opère à coups de tendresse et de voyages à dos d'âne dans le désert marocain. Jusqu'au jour de l'exil, de la guerre, du mouillage du bateau dans le port de Marseille. Le douanier déchire les passeports marocains : "Bienvenue en France, mademoiselle". La maladie de la nostalgie commence dès lors à ronger ces enfants exilés contre leur gré.
Vanessa Bettane et Séphora Haymann ont l'intelligence de nous faire ressentir leur peine et le vide sans tomber dans le pathos. Elles nous font rire, en nous parlant de leur grand-mère qui était "cardiaque, donc mourante en permanence".  Elles réécrivent l'histoire de ce père qui torturait pendant la guerre d'Algérie et qu'elles auraient préféré savoir déserteur. Elles nous parlent de janvier et de novembre 2015, de cette fiction de violence qui dépasse la réalité d'un passé oublié de force. Le rythme est soutenu et entraînant jusqu'à la fin, quand elles se couchent sur un monticule de poussière d'or : un peu leur petit coin à elles. 




Le Souffleur // Abdel djallil Boumar



Maintenant que nous sommes debout

Théâtre de Belleville


La mère de Séphora a quitté le Maroc à 13 ans avec ses six frères et sœurs, une nuit, en laissant tout derrière elle, sa maison, ses affaires, ses meubles, ses habitudes.
Le père de Vanessa est né en Algérie, il vivait à Marnia, à la frontière Marocaine en famille : cousins, cousines, oncles, tantes, grands parents… Ensemble.

Deux femmes en recherche d’imaginaires, de mémoires, de contes, de silences et de mots. Deux artistes qui se racontent sur scène en incarnant des personnages issus de leur cercle familial.
C’est un voyage dans le temps et l’espace que nous offrent les jeunes femmes en gardant un pied au sol, celui du théâtre de Belleville.

C’est avec une immense énergie communicative et un grand sens de la dérision que l’alchimie opère. L’imaginaire fuse et nous fait parvenir une esthétique et un propos juste et maîtrisé.
  
Comment mobiliser un imaginaire Maintenant que nous sommes debout, ancrés dans le sol ?

L’imaginaire partira ici de la terre, des interrogations, des doutes, des inspirations et des expirations. Un souffle qui rencontre des mots. Des mots qui rencontrent un silence, celui du vide, du non-dit, des repas de familles, celui des questions aussi.

Qui suis-je ? Où vais-je ? Voici enfin venu le temps du « jeu ». Oui du « jeu », celui d’incarner ses parents et grands-parents sur scène. Celui de s’amuser à rendre visibles des personnages familiers et touchants. Celui de se dire sur scène sans tomber dans l’auto-psychanalyse, dans le « Angelica Liddell ». Celui de se jouer sans jouir de son « je ».

Ce qui à la fois déroutant par moments et foutrement intelligent dans ce spectacle c’est le fait de rendre visible le cheminement d’une recherche, d’une écriture, d’une création. Tout au long du spectacle, nous assistons à une construction, un chantier dont nous voyons le terrassement, les murs, les fenêtres, les portes, les peintures et les couleurs.

La pièce commence par une adresse directe au public expliquant la genèse de la chose que l’on va voir. Une mini-conférence théâtrale qui pose une question simple : Qu’est qu’on fout là ?

Ainsi le spectateur ne rentre pas dans cette pièce comme un voyeur mais comme une sorte de « voyant averti ». Et cela change toute notre perception car nous sommes conscients et concernés par leurs histoires, leurs doutes et leurs imaginaires. Nous entrons dans la pièce, dans cette illusion collective comme elles entrent dans leurs personnages et nous les suivons.





article en ligne

Théâtre : « Maintenant que nous sommes debout » portrait d’une génération.


Le Théâtre de Belleville est depuis quelques années un formidable accompagnateur de recherches pour des jeunes artistes ambitieux, mettant souvent à l’honneur dans sa programmation des créations originales et nécessaires, des textes qui se veulent un écho puissant à notre société en proie à de profondes crises. Dans ce spectacle protéiforme les deux jeunes comédiennes Vanessa Bettane et Sephora Haymann questionnent leurs origines, se cherchent, se racontent, fouillent les mémoires à la recherche des fondements familiaux, dressant ainsi un portrait lumineux d’une génération métissée et  résolument tournée vers un futur optimiste.

« On est où là ? »
En tout premier point on se le demande avec un bord de plateau pour le moins truculent. Tandis que Séphora Haymann tente d’expliquer avec beaucoup de sérieux à son auditoire le pourquoi d’un tel travail d’investigation sur leurs origines ainsi que la méthode dramaturgique employée, Vanessa Bettane se perd dans des digressions plus légères dirons-nous. Par ce simple aparté de départ  les deux comédiennes donneront le ton du spectacle. Il ne sera pas ici question de se plaindre, de se poser en victime ou en juge, mais d’interroger en toute objectivité d’où nous venons.  Elles savent de quoi elles parlent assurément, la mère de Séphora a fui le Maroc à 13 ans, le père de Vanessa a fait la guerre d’Algérie, comme tant d’autres elles viennent d’ici et d’ailleurs. Qu’est ce qu’on fait de ce bagage ? Avant tout chose les deux comédiennes vont l’ouvrir cette valise, et en affronter le contenu, ensemble. Sans pathos, avec humilité et sobriété elles font face à leurs racines emmêlées et entament la construction et le rangement de leur petit chez-soi.

« On est où là ? »
 
En interchangant systématiquement la prise de parole, en brouillant les pistes de la narration et en passant sans arrêt de l’état de narrateur à l’incarnation de leurs ancêtres Séphora Haymann et Vanessa Bettane n’écrivent cependant pas seulement un spectacle sur leurs propres origines. Par la répétition de cette simple phrase « On est où là ?  » c’est le monde entier qu’elle questionnent, c’est le poids incommensurable du passé qu’elles soupèsent, c’est la valeur de la transmission qu’elles essaient d’estimer. Elle est courte cette fresque pourtant mais en un peu plus d’une heure elles parviennent à ramasser et amalgamer comme une énorme boule de matière toute la mixité culturelle de cette génération, son incroyable richesse, ses incompréhensions, ses désillusions mais aussi sa force. Son incroyable envie d’exister.
La valise est ouverte. Elles sont debout maintenant. Tout est à faire.

Audrey Jean



Reportage Alexis Perché

Belleville, quand le quartier devient théâtre.


« On est où là ? ». A Belleville. Au théâtre de Belleville. Mercredi 9 novembre 2016. Les murs, les plafonds, le sol, tout est noir. Un vieux fauteuil élimé, une lampe déglinguée et une valise entrouverte constituent le décor du spectacle « Maintenant que nous sommes debout ». Il a mûri pendant deux ans dans la tête de Vanessa Bettane et Sephora Haymann. « Sephora comme la fille de Moïse, pas comme la parfumerie » reprend la comédienne avec un sourire. Elles se tiennent droites à l’arrivée du public, pas de rideau rouge qui se lève, pas de cérémonie. Jeans, t-shirts et baskets, ce sont des filles ordinaires qui font face aux rangs silencieux. Ordinaire avez-vous dit ? Peut-être pas tant que ça. « On a une histoire commune en quelque sorte qui nous vient de nos parents respectifs, explique Vanessa. Mon père vient d’Algérie, il est français juif pied noir donc il a fait la guerre très tôt et en 1962 il a dû partir très vite car les colons étaient renvoyés en France. La mère de Sephora est marocaine, sa famille a dû partir quand elle était très jeune car le Maroc devenait dangereux pour les juifs. »
La pièce commence par deux monologues entrecoupés, elles racontent leurs vies qui semblent sans intérêt, improvisées. Puis nous voilà transportés au cimetière de Clamart, à l’emplacement EC4 E12 où la grand-mère de Vanessa est enterrée. « Pourquoi n’a tu jamais été sur sa tombe ? demande Sephora. Je ne sais pas, répond Vanessa. » La réalité du passé prend le pas sur la fiction du présent. « Il n’y aura pas ici d’histoire, je ne veux pas raconter d’histoire, la réalité est suffisante, ma mémoire m’a été contée » entonne Séphora d’une voix monocorde.

Un spectacle autobiographique

« Le plus important, c’est d’avoir un petit coin à soi. C’est une des dernière chose que m’a dit ma grand-mère », raconte Vanessa dans la pièce. Car il s’agit d’une œuvre qui enquête sur la propre vie des comédiennes. Elles ont travaillé avec des photos de famille, des documents vidéo authentiques et les vraies dates de naissance et de morts de leurs grands-parents. « C’est sur la question de l’exil, du départ, de se retrouver catapulté en France sans aucun repères, en ayant quitté sa maison. C’est aussi les questions que ça suscite en nous, la deuxième génération porteuse de cette blessure-là », explique Vanessa.
Tout le chemin du spectacle est à la fois une enquête et une quête de vérité où la fiction et la réalité se mélangent. On change constamment de décor, de personnages, d’époque, du rire aux larmes en passant par des moments un peu anxiogènes, comme le retour d’une jeune fille dans son village qui le retrouve rasé après une épidémie de typhus ou encore une fille qui demande à son père s’il a torturé des prisonniers pendant la guerre d’Algérie… Deux ans de recherches et une profonde introspection ont été nécessaires pour en arriver là : « depuis que je suis adolescente j’ai toujours été intriguée par l’histoire de mon père mais j’étais face à un mur. Sephora c’est l’inverse, elle a toujours rejeté cette partie d’elle alors que son physique lui renvoyait quelque chose qu’elle-même ne voulait pas interroger, souligne Vanessa. Au final on a toutes les deux interviewé nos parents et on a pu construire notre histoire, notre mémoire. »
Les deux comédiennes essayent aussi de travailler la question de l’identité, ce « qu’être français » signifie, et naviguent avec la question très actuelle des migrants. « En partant de nos on s’est rendu compte que ça brassait beaucoup plus large » indique Vanessa.

Changer le monde
« On pensait que le théâtre pourrait changer le monde mais c’est un échec, la question aujourd’hui c’est de changer notre monde, souligne Sephora, le théâtre de Belleville est le lieu parfait, il symbolise vraiment ce qu’on défend dans notre spectacle. » Car Belleville est un quartier multiculturel où se côtoient en parfaite harmonie une multitude de cultures différentes qui font sa couleur et sa richesse. Mais c’est aussi un quartier pauvre où les questions de l’immigration et de l’identité sont primordiales. Le théâtre de Belleville, tremplin à la jeune création engagée, s’intègre parfaitement dans le paysage, entre autre avec ce spectacle. « On est à Belleville, les thématiques sociales, humaines, et de solidarité planent sur toute la programmation qui est encore plus politique et sociale cette année » explique Julie Poignet, co-programmatrice. Le Théâtre de Belleville est entièrement privé, mais est un des seuls à avoir ouvert ses relations publiques pour travailler avec le quartier et travailler sur la programmation avec la population. « Belleville c’est un quartier rebelle en lutte pour rester une terre de migration, de chance, d’ouvriers » décrit-elle.
Au bout d’une heure de spectacle passé comme un coup de vent, les succès est complet, les applaudissements pleuvent. Le pari est gagné, le public vient voir les comédiennes pour partager leur propre histoire. « Il y a quelque chose qui touche au commun, soutient Sephora, on sent la résonnance, surtout dans ce quartier. » C’est l’histoire de l’exil, d’un déracinement, d’un déchirement, c’est l’histoire de Belleville.
Alexis Perché

Réactions
Valérie Dassonville 49 ans, dirige le théâtre de la Villette, « elles ont complètement affirmé quelque chose, à la fois un univers et un vocabulaire, c’est très abouti. C’est assumé théâtralement que c’est un spectacle très personnel ».
Matthis Goldfein, 24 ans, ingénieur du son à Paris, « c’est un spectacle très beau, très fin, c’est un très beau cheminement personnel de ces deux femmes, une façon de raconter très pudique et très inventive, elles parlent des problèmes d’immigration et d’identité autrement et puis c’est très bien joué ».
Marie-Luce David, 50 ans, scénariste, « c’est un spectacle exceptionnel parce que ces femmes disent des choses qu’on ne dit jamais, elles parlent elles parlent du passé mais elles ne parlent pas d’une mémoire morte, elles parlent d’un commencement. La mise en scène travaille à la fois sur l’émotion et sur l’intelligence ».




DES IDENTITÉS FRONTALIÈRES
“F(l)ammes”, “Maintenant que nous sommes debout”, “Arable”… Trois spectacles, actuellement au théâtre, questionnent l’identité des “Afropéennes”, ces jeunes femmes au carrefour de plusieurs cultures. Une manière détonnante de mêler intime et politique.
Par Anaïs Heluin

“Lors des ateliers que j’ai organisés dans les théâtres de région parisienne qui m’ont accueilli en résidence de création, j’ai été frappé par la facilité des jeunes filles rencontrées à dire leur trouble identitaire. Les garçons que j’ai mis en scène dans Illumination(s) en 2013 exprimaient surtout une contestation d’ordre sociale et politique. Elles, disent d’emblée leur sentiment de rejet par l’intime.” Point de départ de F(l)ammes, créé en novembre dernier au Théâtre de la Poudrerie, à Sevran (Seine-Saint-Denis), puis jouée, entre autres, à la Maison des Métallos, à Paris, cette singularité que remarque Ahmed Madani éclaire la dimension presque exclusivement féminine des autofictions qui émergent sur les scènes françaises depuis quelques années. Celles de personnes nées en France de parents maghrébins, africains ou caribéens. Autrement dit d’“Afropéennes”, selon le terme de la romancière et essayiste Léonora Miano, diffusé dès 2012 dans le milieu théâtral par la metteuse en scène Eva Doumbia puis repris par d’autres.


Des jeunes du Val-Fourré

Réactions à un sentiment d’exclusion, actes de résistance à l’homogénéité des récits du théâtre français, ou encore simples recherches esthétiques à partir d’histoires lacunaires, ces spectacles ont en commun une réflexion sur les notions d’identité et de frontière. Une conscience des clichés véhiculés par les médias et de la nécessité d’en dénoncer les grossières ficelles. Selon Ahmed Madani, “le théâtre doit proposer un contrepoint aux représentations dominantes. Avec la forte actualité dont sont aujourd’hui l’objet les musulmans, il est important d’aller à l’encontre des stéréotypes en donnant à voir des individus complexes et plein de vie”. D’où son cycle consacré à la jeunesse des quartiers populaires débuté en 2012 avec Illumination(s), où il mettait en scène neuf jeunes garçons de la cité du Val-Fourré, à Mantes-la-Jolie (Yvelines), et poursuivi avec F(l)ammes. Le pendant féminin de sa pièce au titre rimbaldien. Les autofictions afropéennes féminines mettent donc en jeu un intime très politique. A l’opposé de celui qui s’exhibe dans la plupart des one-woman shows français. Karima El Kharraze s’exprime à ce sujet de manière explicite, affirmant que sa pièce Arable, écrite pendant les révoltes urbaines de 2005, “a été le fruit du pressentiment qu’il fallait explorer des territoires plus intimes non pour tourner le dos au théâtre politique mais pour toucher au plus sensible et complexe qui existe en chacun de nous”. Spectacle où une comédienne marocaine et une comédienne française interprètent un seul personnage qui questionne son identité afropéenne, Arable crée pour le spectateur, selon elle, “un terreau où de nombreuses questions et préoccupations actuelles peuvent pousser”.

L’après 13 novembre

Une conviction partagée par Vanessa Bettane et Séphora Haymann, dont le spectacle Maintenant que nous sommes debout, consacré à leurs mémoires familiales respectivement algérienne et marocaine et créé au Théâtre de Belleville en novembre 2016, s’ouvre sur la question des conséquences du 13 novembre sur les identités. Sur le théâtre et les formes susceptibles de dire un présent troublé. “Est-il pertinent de continuer à faire des spectacles dans le contexte de violence actuel ? Est-ce que nos arrachements personnels peuvent dire quelque chose de l’état du monde ?”, se demandent les deux artistes. Des questions qui, sur scène, se traduisent par un refus du quatrième mur et des conventions du théâtre classique. Notamment par un brouillage, voire une suppression des frontières entre acteur et personnage, comme chez Ahmed Madani, qui travaille avec des non-professionnelles. Comme chez Karima El Kharraze également, dont l’unique narratrice est interprétée par Estelle Lesage et Mouna Belghali, “qui se sont emparé du texte en le questionnant à partir de leur propre expérience”.
Mis au service de quêtes intimes, ces partis pris de mise en scène créent une sensation de fragilité. De porosité entre le réel et la scène, plus ou moins importante d’une pièce à l’autre. Si l’effet de spontanéité des récits de F(l)ammes est entièrement produit par le type de jeu recherché par Ahmed Madani, Maintenant que nous sommes debout est en effet construit selon une trame volontairement très lâche. Ouverte à l’improvisation. “Nous ne voulons pas nous enfermer dans la répétition. Nous avons écrit notre spectacle sur le plateau, en confrontant les résultats de nos deux enquêtes sur nos parents et nos grands-parents, et nous tenons à garder cette recherche au centre de notre pièce. Au risque d’échouer à communiquer avec le public comme nous le souhaitons”, dit Séphora Haymann.
Cette ouverture conduit à une forme d’hybridité que l’on retrouve dans bon nombre d’autofictions théâtrales afropéennes. Phénomène qu’explique bien la description des identités frontalières donnée par Léonora Miano dans Habiter la frontière (L’Arche, 2012). “Endroit où les mondes se touchent, inlassablement (…),lieu de l’oscillation constante : d’un espace à l’autre, d’une sensibilité à l’autre, d’une vision du monde à l’autre (…),lieu où les langues se mêlent”, l’afropéanité ne pourrait en effet s’exprimer de manière linéaire. Au théâtre comme en littérature, elle est donc laboratoire d’esthétiques hybrides. Tissage de diverses langues, disciplines et registres.

Narration et incarnation

Dans Afropéennes puis dans la Traversée (2013), Eva Doumbia imaginait une esthétique
composite à l’extrême, où danse, musique, vidéo et théâtre se mêlent en des dispositifs originaux. Entre cabaret, tragédie et comédie de mœurs. Ahmed Madani opte, quant à lui, pour une forme plus simple. Devant un écran où sont projetées des vidéos oniriques réalisées par Nicolas Clauss, les dix interprètes installées sur des chaises disent chacune à leur tour les
monologues écrits par le metteur en scène au terme de nombreux entretiens. Karima El Kharraze fait appel au théâtre d’objets, tandis que Vanessa Bettane et Séphora Haymann limitent l’hétérogène à leur récit, à leur jeu, pensé dans un constant aller-retour entre narration et incarnation. Loin de n’enrichir le théâtre français que par des récits nouveaux, les artistes afropéennes sont alors aussi créatrices de formes. Et donc doublement précieuses pour un milieu qui, hélas, ne leur ouvre pas encore suffisamment ses portes.